Les Brésiliennes folles de leur corps

Rien que le nom : Rio de Janeiro… Terriblement urbaine avec ses rues débordantes de monde. Mais aussi une ville traversée par de rondes collines de pierres, avec la dense forêt équatoriale pour étrange banlieue, et la plage, la mer, surtout, comme fascinante frontière. Les maisons de milliardaires encerclent les favelas. Les gens vont travailler l’attaché-case sous le bras, mais les tongs aux pieds. La violence surprend au coin de la rue, la musique rend lascif. Dans cette insolite effervescence, les filles se remarquent aussitôt. Le regard navigue d’une incroyable silhouette à une superbe chevelure ondoyante.

La métropole abrite des milliers de Miss Univers. Au bout d’un moment, cette beauté collective donne mal à la tête. Elles méritent leur réputation : les Brésiliennes sont vraiment les plus belles femmes du monde. Impossible de résumer la beauté de la Carioca (habitante de Rio), le métissage a trop bien oeuvré pendant cinq cents ans.

Une jolie fille de Rio, c’est une métisse aux yeux verts, une blonde à la peau hâlée, une grande Noire aux cheveux raides, une brune au regard bleu profond… Elles ont toutes une peau parfaite, des dents fabuleusement blanches, des longs cheveux brillants et ce corps, absolument divin. La Brésilienne n’est pas vraiment mince, elle arbore souvent un petit ventre rebondi, dû à la bière locale, véritable boisson institutionnelle. Mais elle est sacrément bien foutue : des jambes galbées, des fesses à se damner, des hanches rondes, une taille fine, une poitrine réglementaire (entre 90 et 95 B), des bras légèrement musclés. Pulpeuse, saine, pétillante : une pure incarnation de la sensualité.

Le matin, le long de la lagune, des milliers de Cariocas courent, pédalent, improvisent des pompes sur un banc… Une frénésie sportive s’empare de la ville dès 6 heures. Une journée banale commence à Rio.

Pour atteindre cette beauté, la Carioca ne rechigne pas à l’effort. Paula, journaliste de 28 ans : « Je fais du sport tous les jours. Deux heures quotidiennes, avant ou après mon travail. Trois fois par semaine, je m’occupe de mes jambes avec les appareils de musculation et le vélo. Deux fois par semaine, je travaille les bras et les pectoraux. Quand j’ai le temps, je vais nager et, pour m’amuser, j’aime bien les cours d’aérobic… » Ouf ! Pourtant, Paula n’a rien d’une sportive haut niveau. Ce programme drastique est des plus communs pour la Brésilienne moyenne. Des milliers de clubs fitness parsèment la ville et accueillent toutes les bourses. Les Cariocas portent un gros sac à dos pour le nécessaire à gym. Et passent du tailleur de ville au short moulant trois fois par jour.

Tout le monde doit faire du sport, modeler son corps, accepter de souffrir. C’est normal ! Paula reprend : « Je me sens bien quand je transpire, quand j’élimine. C’est une façon de trouver mon équilibre. » Paula est aussi passée par la chirurgie esthétique, elle en parle sans complexe : « J’ai les seins refaits. Je les aime mieux ainsi. Si j’ai besoin d’autre chose, je n’hésiterai pas. C’est un autre adjuvant au bien-être. C’est un complément à mon équilibre. » Personne ne s’offusque : rien de plus banal que la chirurgie plastique. Aucune ne cache avoir eu recours à une intervention. Ce serait même une fierté. Dans les magazines de santé, les vedettes donnent avec orgueil le nombre de milligrammes de silicone qu’elles ont dans les seins.

Dès 16 ans, les filles économisent pour leur première liposuccion, et elles songent à se lifter les paupières dès 35 ans. Sans tabou, ce pays se classe deuxième derrière les Etats-Unis pour le nombre d’opérations. Et Rio, avec ses six cents praticiens, est la capitale mondiale du bistouri d’embellissement. Ce phénomène est le fait d’un seul homme, Ivo Pitanguy, le « Lévi-Strauss de la ride », la star incontestée de la chirurgie esthétique qui rayonne sur le monde du scalpel depuis plus de quarante ans. « Dès le début de ma carrière, dit-il, j’ai tout fait pour qu’on considère la chirurgie esthétique comme une vraie médecine. J’ai informé des centaines de chirurgiens, très impliqué par leur devoir. Ici, nous ne connaissons pas la culpabilité. Si une opération peu améliorer la qualité de vie, l’estime de soi, il n’y a pas à se priver. »

On commence par une liposuccion des fesses (première opération nationale), puis on intervient sur le ventre (deuxième opération du pays) et on se refait les seins (troisième opération dans le Top 3 brésilien). On a si bien commencé qu’on n’a pas envie d’arrêter là. Il faut encore aider la nature. Les dents, par exemple. Le marché du sourire éclatant a explosé depuis peu, comme en témoigne le docteur Carlos Alberto Solon, praticien heureux : « Après les fesses, le ventre et les seins, les dents. Cela fait parti du kit perfection. Beaucoup de femmes sans problèmes dentaires viennent donc se faire blanchir les dents ou carrément tout refaire. On veut la blancheur absolue. Une couleur qui, d’ailleurs, n’existe pas dans la nature. » Trouver l’ « équilibre », être « naturelle » : deux mots récurrents qui reviennent dans toutes les conversations. Mais, passé l’admirative curiosité pour ces magnifiques poupées, on reste circonspect devant cette étrange notion de la plénitude.

La quête de sérénité est un long chemin escarpé, dit Leticia, 27 ans, styliste : « La concurrence entre les femmes est extrême. Il faut être mieux foutue, mieux vêtue, mieux coiffée que sa voisine. La compétition est si vive que nous voulons être belles non plus pour plaire aux hommes, mais pour rendre jalouses d’autres femmes. Nous ne pensons qu’à nos fesses, nos seins, nos cheveux… Ce culte de la femme parfaite, c’est nous qui l’alimentons. Et c’est nous-même qui entretenons le machisme des hommes. La surenchère est incessante, la pression est énorme. »

Lenita Assef, directrice de la rédaction du ELLE Brésil, confirme : « J’ai 51 ans, et je peux vous dire que je fais le nécessaire pour me maintenir. Pauvre ou riche, il faut être parfaite. La hantise, c’est la vieillesse. La jeunesse dirige le pays. Alors, une femme de 30 ans ressemble à une femme de 20 ans. Une femme de 50 ans ressemble aussi à une femme de 20 ans. Quand on vieillit, on n’existe plus. Au Brésil, on n’a plus d’âge, on a une apparence. »

Le culte du corps parfait et de la tête bien faite est une bataille sans merci. Dans un pays où le féminisme n’a jamais eu prise, où les inégalités sociales sont fortement marquées, où la réalité multiraciale est acceptée en surface mais a du mal à masquer une subtile discrimination, la beauté est un passe-droit insensé : on accède à la célébrité, aux postes à responsabilité, à la classe supérieure… Etre belle, la seule façon d’exister.

D’où vient ce culte ? Ivo Pitanguy a la réponse, elle est désarmante de simplicité : « La mer, la plage. Les éléments les plus importants de la vie d’une Carioca. La plage, c’est tout, l’endroit de toutes les rencontres. Elle appartient à tout le monde. Ici, pas de plage privée. Ainsi, la beauté est permise à tous, sans discernement. Les gens sont toujours pratiquement nus. Ils montrent leurs corps. Comment faire autrement qu’être belle ? ».

ELLE, n°3003

1 commentaire sur Les Brésiliennes folles de leur corps

  1. Bonjour,
    Merci pour cet article passionnant !
    Pourriez-vous m’indiquer l’auteur-journaliste svp ?
    Merci d’avance

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